Interview // Benoît Menut. La musique, la mer, les mots, le fanatisme

Interview // Benoît Menut. La musique, la mer, les mots, le fanatisme

BENOÎT MENUT est le seul compositeur contemporain vivant à être édité en monographie chez Harmunia Mundi, la référence de la musique classique. Ce Brestois, élève du Conservatoire de musique Paris, a dans sa besace de nombreux prix, parmi lesquels le Grand Prix SACEM 2016 de la musique symphonique (catégorie jeune compositeur). C’est aussi un passionné de littérature, de poésie. Sa maison est remplie de livres. Son dernier album, Les îles, est inspiré par la poésie d’Aimé Césaire et de…Dominique Lambert, le président de France-Israël Quimper !

Benoît Menut nous parle de son art, de ses liens à Israël et, plus surprenant, du Hamas dans sa musique.

 

Tableau final de l'opéra "Fando et Lis", composé par Benoît Menut, à Saint-Etienne (2018). © Cyrille Cauvet

Tableau final de l’opéra « Fando et Lis », composé par Benoît Menut, à Saint-Etienne (2018). © Cyrille Cauvet

Quelle est la fonction de la musique ?
La musique a plusieurs fonctions : pour danser, pour prier, pour accompagner. Quand je compose, c’est aussi une proposition à la rêverie, à se raccorder à l’esprit, à vivre hors du temps. C’est intéressant de constater que la musique est interdite par les fous islamistes ; or dans les premiers temps, les sourates du Coran étaient chantées. A contrario, la musique est utilisée par les fanatiques de tous bords dans un but guerrier, ce qui est un retournement de sa vocation première qui est d’élever. Je me suis servi de ces chants guerriers dans mon opéra Fando et Lis1 : à la fin, il y a des fascistes qui contrôlent le monde. La dernière scène est une superposition d’abjections musicales, avec le côté martial, répétitif de ces chants. Il y a un chant des Waffen SS, un du Klu Klux Klan, le chant pétainiste « Maréchal, nous voilà », l’hymne national nord-coréen, un chant militaire du XVIe siècle pour tuer les protestants « « Occire, occire, tuez-les tous »), et un chant du Hamas. Pour ce dernier, j’ai repris un clip du Hamas « Habibi ana », qui met en scène un petite fille heureuse d’aller se faire sauter à un check-point avec sa ceinture explosive.

 

C’est intéressant de constater que la musique est interdite par les fous islamistes ; or dans les premiers temps, les sourates du Coran étaient chantées. A contrario, la musique est utilisée par les fanatiques de tous bords dans un but guerrier.

Comment devient-on compositeur de musique classique aujourd’hui ?
Enfant, je trouvais amusant de vouloir devenir chef d’orchestre ou d’enseigner la musique. Mais aussi loin que me souvenirs me ramènent, à 6 ans, je voulais écrire la musique. Un jour, j’avais 7 ou 8 ans, j’ai montré à mon père de la musique que j’avais écrite, et il m’a encouragé. Je suis d’une famille de musiciens depuis plusieurs générations : mon frère, mon père, mon grand-père, des ancêtres qui faisaient de l’accordéon dans les bals bretons. D’ailleurs, je considère que je fais autant de la musique élaborée- la musique classique de demain-, que de la musique populaire. J’aime autant Olivier Messiaen que Léo Ferré.

Pensez-vous que les compositeurs contemporains ont assez de visibilité ?
Nos musiques, qu’on a affublées du vocable de « musique contemporaine », ce qui est synonyme « d’ennuyeux » pour le public, sont très peu diffusées sur les ondes. On nous entend un peu sur France musique le dimanche soir, un peu dans les émissions de Jean-François Zygel, et quasiment pas ailleurs. Ce n’est pas dans la culture française. Ça l’est plus en Allemagne, et même en Italie.

Les gens savaient lire la musique à l’école, c’était au programme du certificat d’études.

Couvreture de l'album "les Iles", du compositeur Benoît Menut, aux éditions Harmonia MundiEst-ce pour cela que vous avez créé la Fédération des Compositeurs et Compositrices Français2, après le confinement en mai 2020 ?
Entre autres. Nous aimerions que l’on arrête de ne diffuser que des morts. Nous sommes les seuls à savoir écrire pour orchestre, en création pure, comme Debussy ou Berlioz le faisait. Ou comme Lili Boulanger, une des premières femme compositrice. C’est la première fois que la musique écrite se fédère. Le but est d’arriver à se structurer en métier, afin d’une part de peser sur les pouvoirs publics et les diffuseurs, d’autre part d’exister ! Quand Ravel a eu le prix de Rome en 1905, ça a fait la une du Figaro. Les gens savaient lire la musique à l’école, c’était au programme du certificat d’études. Aujourd’hui, nous ne sommes pas hors du monde : nous allons au contact des gens (dans les écoles, les maisons de retraite, les prisons etc.). On aimerait être écouté dans les écoles, dès la maternelle !

Consonance et dissonance, rythme, construction, on parle de tout ça en poésie, c’est le même vocabulaire qu’en musique.

Votre dernier album, « Les Îles », est inspiré par de la poésie. Quel est votre rapport aux mots ?
Je prends la matière littéraire comme de la matière musicale. Les mots ont une musique au-delà de ce qu’ils disent. Consonance et dissonance, rythme, construction, on parle de tout ça en poésie, c’est le même vocabulaire qu’en musique. Il y a un imaginaire sensoriel. Le rythme d’un vers de poésie peut me donner le début d’une pièce pour violon. Par exemple, des vers de Christian Bobin « Je t’écris dans la lumière » m’ont donné le thème d’une pièce pour piano. Ces vers ont chanté en moi. De même, dans mon album Les Îles, j’ai été inspiré par les poèmes de Dominique Lambert, son ode à la nature, à la beauté, dans la pure tradition contemplative de Saint-John Perse.

Quel est votre lien à Israël ?
J’ai composé la musique du conte musical de Giono, Le petit garçon qui avait envie d’espace, à la demande du festival de Chaillol (Hautes-Alpes). Cette pièce a été jouée à l’Institut de musique de Jérusalem en 2017 et à l’Alliance française à Tel-Aviv. Je m’y suis rendu, c’était mon premier voyage en Israël. Le spectacle a été traduit en hébreu et chanté par la cantatrice Tehila Goldstein. J’y suis retourné depuis à titre personnel. Je travaille sur un projet, Les mers, dans lequel je fais intervenir un violoncelliste israélien, Daniel Mitnitsky, et une poétesse israélienne. C’est un événement pensé après la saison culturelle croisée France-Israël.

www.benoitmenut.com

 

1 Fando et Lis, Opéra créé en mai 2018 à Saint-Etienne, pour lequel il a obtenu le Grand Prix « Nouveau Talent Musique 2019 » de la SACD.
2 https://www.lalettredumusicien.fr/s/articles/6539_0_exclusiflancement-de-la-federation?idarticle=6539&fbclid=IwAR0JimboS8o7GmMQSwKOo4fVW8o5uujhSmhh7jzYYO6b4V5PJhyY8uvrToo

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