Interview // Alain HERBETH- « Les socialistes, les Juifs et Israël – de la question juive à la question d’Israël »

Interview // Alain HERBETH- « Les socialistes, les Juifs et Israël – de la question juive à la question d’Israël »

Alain HERBETH est journaliste, diplômé de sociologie, et a notamment publié une « trilogie algérienne », trois portraits d’acteurs français de la guerre d’Algérie : Jacques Soustelle, Robert Lacoste et Jacques Chevallier, publiés chez l’Harmattan

Il vient de publier aux éditions Harmattan « Les socialistes, les Juifs et Israël – de la question juive à la question d’Israël » (2021)

Le sous-titre de votre livre semble en dire long. Pouvez-vous détailler ?
Ce sous-titre aurait pu, en effet, être le titre de mon livre. À mon sens, il n’y a aucune différence de nature entre la question juive et la question d’Israël. Au XIX° siècle, poser la question juive c’était dire que les Juifs étaient des intrus qu’il fallait chasser. Aujourd’hui, poser la question d’Israël c’est continuer à nier encore le droit des Juifs à exister, même dans leur propre pays, le pays qu’ils se sont choisi, illégitime par définition.

On découvre avec effarement des mots de Zola, Proudhon, de Jean Jaurès et de Jules Guesde et autre Maurice Thorez, qui n’ont presque rien à envier à ceux de Céline en termes d’antisémitisme. Comment ces précurseurs et acteurs majeurs du socialisme ont-ils pu tomber dans cette marmite de haine et de préjugés ?
Tout précurseurs qu’ils étaient, ou qu’ils croyaient être, ne faisaient que reproduire les préjugés anciens nés du catholicisme. Ces préjugés décrivaient les Juifs comme étant d’abord un peuple déicide, donc coupable, un peuple errant, sans racines, ne vivant que de rapines et d’usure. Les juifs n’étaient rien d’autre qu’une cellule malade dans un corps sain. La marmite de haine dont vous parlez bouillait depuis longtemps et ces précurseurs censés éclairer d’un jour meilleur un monde futur se sont contentés, sur cette question au moins, de reconduire le monde ancien.

Couverture du livre « Les socialistes, les Juifs et Israël – de la question juive à la question d’Israël », de Alain Herbeth, éditions Harmattan, 2021Vous montrez comment Jaurès s’entend mieux avec Drumont ou Maurras, ses opposants politiques, qu’avec Léon Blum, socialiste comme lui. Mais juif. Y voyez-vous une convergence avec l’islamo-gauchisme de nos jours ?
Au début de la troisième République, l’atmosphère politique était très différente de celle que nous respirons aujourd’hui. Plus violente parfois, les fusillés de la Commune de Paris peuvent en témoigner, tout comme les otages assassinés par cette même Commune. L’injure fleurissait au Palais Bourbon ou dans les éditoriaux mais les clivages étaient différents et, disons-le tout net, l’antisémitisme n’était pas une affaire pour la plus grande partie du personnel politique français… et des Français eux-mêmes. Il faudra que l’affaire Dreyfus éclate pour faire disparaître les faux-semblants et que la querelle s’ouvre. La reconnaissance de l’innocence du capitaine Dreyfus fera taire pendant des dizaines d’années l’antisémitisme qui s’était étalé sans complexe, à droite et à gauche. Il ne reviendra que durant les années trente du siècle suivant et, là encore, une certaine droite et une certaine gauche partageront ce vent mauvais.
Par ailleurs, je pense que l’islamo-gauchisme d’aujourd’hui est différent. C’est paradoxalement un produit des années soixante et même de mai 68, un moment où la gauche a tourné le dos à la classe ouvrière de son propre pays pour se tourner vers de nouvelles « avant-gardes ». Les luttes anticoloniales se sont alors confondues avec la lutte contre Israël, bourreau des Palestiniens et incarnation de l’impérialisme américain. Le pas supplémentaire qui est franchi aujourd’hui est de confondre l’islamisme radical et une quelconque doctrine de libération.

Jean Jaurès changera (malgré, vous nous l’apprenez, quelques « scories de ses préjugés antisémites », y compris après l’affaire Dreyfus) et finira par se battre contre « la barbarie antisémite ». On peut donc changer et revenir de ses préjugés antisémites ? Y a-t-il d’autres exemples de ce type ?
Il y a certainement d’autres exemples de « rédemption » mais j’ai en tête le cas de Maurice Barrès, d’abord député boulangiste de Nancy et, en même temps, écrivain célèbre. À la fin du siècle, Barrès assiste à la dégradation du capitaine Dreyfus, avec Drumont et d’autres. Il y voit une « parade de Judas » et note sa figure de « race étrangère » qui inspire le dégoût… Que peut-on dire et écrire de pire ? Bien plus tard, en 1917, en pleine guerre mondiale, alors qu’il est député de Paris, il écrit « Les diverses familles spirituelles de la France » où il rend hommage aux Juifs français, les plaçant aux côtés des traditionalistes, des protestants et des socialistes comme les piliers du génie national… Qui dit mieux ? C’est lui, aussi, qui immortalise la figure du rabbin Abraham Bloch, frappé d’une balle ennemie alors qu’il tendait un crucifix à un soldat mourant qui le prenait pour un prêtre.

Peut-on aujourd’hui être sioniste et socialiste ?
Certainement, du moins je l’espère. Il suffit de ne pas confondre le socialisme, qui n’est rien d’autre que la recherche du bien social, et l’islamo-gauchisme qui est une doctrine de haine, en particulier de haine antisémite. Évidemment, en Israël, le problème se pose différemment mais les enfants politiques de David Ben Gourion, de Shimon Pérès ou de Golda Meïr se disent toujours socialistes et sionistes

Vous citez le journal de la SFIO du 15 mai 1948, au lendemain de l’Indépendance d’Israël : « Le monde a trop à de faire pardonner pour disputer aux juifs le droit de se grouper et de vivre selon leurs désirs, sans être une minorité chez les autres. » Pensez-vous qu’Israël fut acceptée par les socialistes sur la base d’une culpabilité, et non sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, ce qui rendrait les choses difficiles aujourd’hui ?
Grâce à Léon Blum, que je qualifie de sioniste apaisé ou de sioniste tranquille, le parti socialiste SFIO a accompagné la lutte du peuple juif en Palestine jusqu’à la victoire, jusqu’au moment où a été proclamé la naissance de l’État juif. Il l’a fait bien avant la montée d’Hitler au pouvoir, bien avant la Shoah, et il l’a fait après de manière décisive en apportant, grâce à Guy Mollet cette fois, toute l’aide nécessaire à la survie de l’État. Je crois que l’article du Populaire que vous citez dit d’abord, et surtout, qu’il soutient le projet sioniste né officiellement en 1897… mais c’est vrai que la référence première de cet article à une manière de repentance née de la Shoah brouille les choses. Je suis persuadé que pour le rédacteur du Populaire qui a signé cet article il n’y a aucun doute. La légitimité d’Israël vient des Juifs eux-mêmes et de leur volonté sans cesse répétée. Elle vient aussi de la promesse qui leur a été faite d’un retour vers un foyer national juif. C’est la déclaration Balfour validée par les accords de San Remo. Israël n’est pas un cadeau fait aux Juifs en guise de pardon, mais le produit d’un combat qui dure encore.

Vous qualifiez François Mauriac, pourtant gaulliste, de « catho de gauche » quand il écrit sur Israël : « C’est une loi de ce temps qu’un groupe humain persécuté, à peine délivré de ses oppresseurs, opprime à son tour » (Le Figaro du 16 novembre 1948, alors que l’État juif est attaqué de toutes parts lors de la guerre d’Indépendance). Or ce sont des choses que l’on entend de nos jours, venant de la gauche précisément. Pensez-vous que l’esprit « catho de gauche » dont vous parlez imprègne la lecture qu’ont d’Israël ceux qui voient un oppresseur, un colonialiste ?
Tout à fait. La « nouvelle gauche » née dans les années soixante, pendant la guerre d’Algérie, s’est d’abord levée contre la politique menée par les socialistes Guy Mollet et Robert Lacoste. Elle a créé le PSA (parti socialiste autonome) en 1960 qui est devenu deux ans plus tard le PSU (parti socialiste unifié) dont la colonne vertébrale idéologique était formée par les « cathos de gauche ». Beaucoup ont porté les valises du FLN pendant la guerre d’Algérie et, aujourd’hui, ils se font les champions de la lutte contre Israël. Ils campent ainsi dans le camp du « bien » depuis des décennies.

En 1976, Mitterrand, alors secrétaire général du PS et en déplacement en Israël, demande aux Israéliens de « considérer le problème palestinien comme ayant un caractère international ». Cette volonté d’internationalisation ne serait-elle pas finalement le problème empêchant un règlement du conflit israélo-palestinien, ou israélo-arabe ?

Je préfère parler de conflit israélo-arabe que de conflit israélo-palestinien. Ce conflit est né il y a plus d’un siècle, après la tenue du congrès

François Mitterrand, ministre des Anciens combattants en 1947

François Mitterrand, ministre des Anciens combattants en 1947

sioniste mondial et la deuxième alyah, alors que nul, parmi les peuples arabes ne se prétendait Palestinien. Les seuls à l’avoir fait, et à l’avoir inscrit sur leur drapeau, étaient les Juifs. Je crois que Mitterrand est toujours resté fidèle à la politique traditionnelle du Quai d’Orsay, une politique qui se traduit par une volonté d’internationaliser la question palestinienne… avec le succès que l’on sait. Mais, par ailleurs, Mitterrand s’est aligné sur le discours né en 1964, en Égypte, quand est née l’OLP (Organisation de libération de la Palestine). Une belle histoire où surgit tout à coup une Palestine qui ne serait rien d’autre qu’Israël… libérer la Palestine n’est donc pas autre chose que de vouloir rayer Israël de la carte. Le vieux rêve d’Arafat ! S’aligner sur ce récit convient très bien à la volonté d’internationaliser le débat, à condition de le focaliser sur l’unique question palestinienne. Souvenons-nous, aussi, que pour leur éviter le déshonneur d’une défaite militaire, François Mitterrand a, par deux fois, sauvé l’OLP et son chef, Yasser Arafat du bourbier libanais, retardant toute perspective de paix illusoire. Dans ces conditions, Mitterrand était-il un ami d’Israël, je ne le crois pas.

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