Les accords d’Abraham, signés entre Israël et plusieurs États arabes, doivent être préservés

Les accords d’Abraham, signés entre Israël et plusieurs États arabes, doivent être préservés

Jean-Sylvestre Mongrenier, docteur en géopolitique, professeur agrégé d’Histoire-Géographie. Chercheur à l’Institut Français de Géopolitique (Université Paris VIII Vincennes-Saint-Denis) et à l'Institut Thomas More.Tribune
Jean-Sylvestre Mongrenier
Chercheur associé à l’Institut Thomas More

Alors que la Chine, la Russie et l’Iran croient l’heure venue de liquider l’hégémonie occidentale, les Etats-Unis et leurs alliés européens n’ont guère d’autre option stratégique que de soutenir l’axe entre Israël et les Etats arabes signataires des accords d’Abraham, souligne dans une tribune au « Monde », Jean-Sylvestre Mongrenier, chercheur associé à l’Institut Thomas More.

Le Monde, Publié le 20 mai 2021

Un temps occulté par les multiples déchirements du Moyen-Orient, le conflit israélo-arabe revient au premier plan de l’actualité géopolitique. La « bataille pour Jérusalem » dans laquelle le Hamas s’est engagé, au péril d’une guerre de haute intensité, et les tensions judéo-arabes au cœur de plusieurs villes israéliennes, dont Jérusalem, pourraient avoir des répercussions régionales. Les récents accords d’Abraham, signés en 2020, seraient-ils donc condamnés ? Beaucoup le pensent.

Un tel pronostic exige une mise en perspective des enjeux. Le 15 septembre 2020, les Emirats arabes unis, Bahreïn et Israël signaient à Washington les accords d’Abraham. En clair, il s’agissait d’instaurer des relations officielles entre les deux émirats du golfe arabo-persique et l’Etat hébreu, un triangle diplomatique consacré par un accord trilatéral. Non sans lucidité, les Emirats arabes unis initient ce processus.

Dans leur sillage, le Soudan et le Maroc ont depuis normalisé leurs relations avec Israël. Malgré les inclinations du prince héritier, l’Arabie saoudite n’a pas encore rallié cette initiative. « Protecteur des lieux saints de l’Islam », le roi Salman se montre prudent. Il entend aussi conserver cette carte pour négocier avec l’administration Biden.

Le conflit israélo-palestinien revigoré mais secondaire

Cela dit, les convergences israélo-saoudiennes sont effectives, avec de discrètes coopérations dans le renseignement et la sécurité. Voilà plusieurs années qu’un axe géostratégique entre Israël et les Etats du Golfe a pris forme. Il a pour objectif de contenir les ambitions irano-chiites au Moyen-Orient, du golfe Arabo-Persique au bassin Levantin, avec des implications en mer Rouge et jusqu’en Méditerranée occidentale.

Au vrai, le soutien de l’Iran au Hamas souligne le fait que les accords d’Abraham s’inscrivent dans un contexte géopolitique qui dépasse le conflit israélo-palestinien, temporairement revigoré mais secondaire en regard des problèmes régionaux

En première analyse, le niveau des enjeux et les gains réalisés par les Etats arabes engagés dans cette dynamique rendent improbable la remise en cause des accords d’Abraham, pour autant qu’Israël parvienne à rétablir la paix civile à Jérusalem et dans les villes judéo-arabes de son territoire. Un conflit limité à des opérations contre le Hamas, dans la bande de Gaza, ne suscitera pas l’hostilité de ses partenaires arabes, opposés à cette émanation des Frères musulmans.

Au vrai, le soutien de l’Iran au Hamas souligne le fait que les accords d’Abraham s’inscrivent dans un contexte géopolitique qui dépasse le conflit israélo-palestinien, temporairement revigoré mais secondaire en regard des problèmes régionaux. Malgré la volonté de Joe Biden de renouveler l’imparfait accord sur le nucléaire iranien, signé en juillet 2015, la menace iranienne demeurera. De même, les pourparlers irano-saoudiens en cours n’ont pour but que d’éviter le pire.

Au nord de l’Etat hébreu, le Hezbollah constitue une menace redoutable. Depuis Gaza, le Hamas lance des roquettes sur l’ensemble du territoire (plus de 2 000 à ce jour). Les civils sont sciemment visés.

Le rôle actif de l’Iran

Sans être encore doté d’armes nucléaires, l’Iran dispose déjà d’une large marge de manœuvre. Ce pays possède un arsenal de missiles et de drones capables d’atteindre les monarchies du Golfe, Israël, les bases étrangères au Moyen-Orient, voire l’Europe du sud-est. En 2019, le bombardement d’un complexe pétrolier saoudien a révélé les capacités iraniennes. Et, depuis le début de l’année, les houthistes, alliés de Téhéran au Yémen, ont procédé à plus de 150 frappes sur l’Arabie saoudite.

Malgré la « stratégie de pression maximale » de Donald Trump, limitée à des sanctions diplomatiques et économiques, le régime iranien n’a pas renoncé à utiliser le Hezbollah et d’autres milices chiites pour déstabiliser le Moyen-Orient et jeter un « pont terrestre » entre le Golfe et la Méditerranée.

En Syrie, l’aviation israélienne doit sans cesse frapper les pasdarans et les affidés de Téhéran. Au nord de l’Etat hébreu, le Hezbollah constitue une menace redoutable. Depuis Gaza, le Hamas lance des roquettes sur l’ensemble du territoire (plus de 2 000 à ce jour). Les civils sont sciemment visés.

Le rapprochement Chine-Iran

A terme, le simple fait d’être un « Etat du seuil », susceptible d’accéder en quelques mois au statut de puissance nucléaire, renforcera la capacité de l’Iran à conduire une stratégie de « sanctuarisation agressive ». Sauf à accepter de passer sous le contrôle de Téhéran, il faudra bien qu’Israël et les Etats arabes s’entendent pour contrebalancer le poids de cette puissance hostile.

L’analyse géopolitique impliquant différents ordres de grandeur, il importe d’élargir la focale. Depuis les années 1990, le partenariat entre Moscou et Téhéran s’est transformé en une alliance. Amorcé par un accord nucléaire et des ventes d’armes, il a débouché sur une intervention militaire commune en Syrie, au profit de Bachar Al-Assad. Des bases iraniennes furent alors ouvertes aux avions russes. Le récent pacte russo-iranien en matière de renseignement pousse encore plus loin cette logique.

Qui plus est, la Chine populaire se rapproche de l’Iran. Conclu en juillet 2020, un pacte de coopération stratégique prévoit, en contrepartie d’un accès préférentiel au pétrole et au gaz iranien, d’importants investissements chinois dans l’énergie, les infrastructures, les télécommunications et la cybersécurité. Un volet est consacré au renseignement militaire. L’aide conjointe de Pékin et de Moscou pourrait bientôt limiter l’efficacité de la guerre de l’ombre menée contre le programme nucléaire iranien.

Liquider l’hégémonie occidentale

En somme, le Moyen-Orient est le théâtre d’un regroupement d’« Etats perturbateurs » qui entendent renverser l’ordre international libéral. La Chine populaire, la Russie et l’Iran croient l’heure venue de liquider l’hégémonie occidentale. Sauf à accepter le verdict, les Etats-Unis et leurs alliés européens n’ont guère d’autre option stratégique que de soutenir l’axe entre Israël et les Etats arabes signataires des accords d’Abraham.

Leur devenir conditionne la détermination d’un rapport de force propice au maintien de la paix dans la région. Au-delà, le Moyen-Orient demeurant une zone névralgique, c’est l’équilibre du monde qui est en jeu.

Si les puissances occidentales veulent jouer le rôle de balancier, il importe qu’elles soutiennent un processus dont les accords d’Abraham ne sont qu’une étape. Pour ce faire, le G7 du prochain mois de juin constituera une heureuse opportunité.

Jean-Sylvestre Mongrenier(Chercheur associé à l’Institut Thomas More)

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