Edito // La normalisation de l’antisémitisme

Edito // La normalisation de l’antisémitisme

Rien de nouveau sous le soleil. Il y a et il y aura toujours des antisémites.

Peuple élu et voleur de terres

Tout en mélangeant gouvernement israélien et communauté juive, le mensuel de la Confédération paysanne1 nous ressert les vieux clichés antisémites mêlant « peuple élu », « recherche du profit » et « accumulation de richesses », le tout en retournant la Shoah contre ses victimes, accusant les Juifs de faire aux Palestiniens ce qu’ils ont subi tout en leur volant leur « terre nourricière » et leur confisquant l’eau du Jourdain. Pas moins.

Noirs contre Juifs

C’est exactement avec ce genre de confusion nauséabonde, mélange du bon vieil antisémitisme jaloux à l’antisionisme bonne âme, que Coulibaly n’a pas hésité à tuer des Juifs à l’Hyper Cacher, comme le rappelle en ce moment le procès des attentats de 2015.

 

J’arrive déterminé comme Adolf dans les années 30

On ne prononce presque plus son nom, mais il est là en filigrane : Dieudonné a bien empoisonné les esprits, et il a désormais une cohorte qui comme lui mêle délires antisémites, comparaison victimaire et géopolitique à deux sous.

Sans surprise, il soutient donc le rappeur Freeze Corleone, qui scande dans ses œuvres : « J’arrive déterminé comme Adolf dans les années 30 », « Rien à foutre de la Shoah », « Fuck un Rothschild, Fuck un Rockefeller »… le tout mêlé de références aux « rentiers juifs » et de louanges au mollah Omar, le chef des Talibans, qualifié de « seigneur de guerre ».

Réactions sur Twitter (source : JewPop)

L’antisémitisme, effet secondaire négligeable

Quel est le pire : ce chanteur et tous ses fans qui ne voient pas le mal, ou bien un journaliste d’une chaîne de Radio France qui fit un article élogieux de l’artiste en 2019 ? Le problème n’étant pas l’éloge de sa musique, mais les circonvolutions utilisées pour éviter de dire l’obsession des Juifs de Corleone et son antisémitisme. Le journaliste prévient donc que l’artiste a une « vision géopolitique aux antipodes des versions officielles » et « une vision de l’histoire différente de celle des manuels scolaires », qu’il peut « bouleverser un tant soit peu l’auditeur, voire même le choquer ». Et s’il est « accusé par certains d’antisémitisme », lui préfère parler de « provocation » et « d’ambiguïté », et, à la limite, de « métaphores outrepassant régulièrement les limites de l’acceptable ».

Le directeur du Mouv’ (la radio jeune de Radio France) vient de publier un communiqué dans lequel il concède que la chaîne aurait dû « affirmer plus directement le caractère antisémite de sa personnalité et de ses textes » 2.

En attendant, et même lâché par son label Universal, l’artiste enregistre un très franc succès sur les réseaux sociaux. Un plébiscite même.

And so on

Obsession du Juif, mille-feuilles des préjugés (peuple élu, argent, Shoah…), confusion entre liberté d’expression et apologie de la haine (qui est un délit). Et cela du milieu rural à certains rappeurs, en passant par l’élite, on a un étalage totalement décomplexé d’antisémitisme.

Alors, on fait quoi ?

Le phénomène a maintenant une vingtaine d’année, et les quelques associations qui tentaient encore de faire dialoguer les gens sont devenues inaudibles.

« Jamais le débat n’a eu lieu, jamais l’artiste ne s’est exprimé. Voilà notre échec collectif. À sur-réagir comme nous le faisons, nous rajoutons de la tension là où il faudrait de l’éducation »

portrait de Rachel Khan, du lieu de hip-hop parisien "La Place"

Rachel Khan

Sans abandonner les poursuites judiciaires, le fait est que nous devrions réinvestir le champ du dialogue. Evoquant « l’affaire Freeze Corleone », Rachel Khan déplore que « jamais le débat n’a eu lieu, jamais l’artiste ne s’est exprimé. Voilà notre échec collectif. » Et d’ajouter : « à sur-réagir comme nous le faisons, nous rajoutons de la tension là où il faudrait de l’éducation » déclare-t-elle3. Née d’un père gambien et d’une mère juive polonaise, Rachel Khan, qui se définit comme « afro-yiddish », est inclassable : elle a été athlète de haut niveau, danseuse, juriste, et elle est aujourd’hui comédienne et co-directrice du Centre culturel hip-hop La Place à Paris. Inclassable, c’est ce qui la rend précieuse en ce temps où tant de personnes érigent les communautés les unes contre les autres.

Loin d’être naïve, son discours sonne comme une bouffée d’oxygène, un espoir : « depuis 4 ans, je vais au contact des détenus “fichés S” dans les centres pénitentiaires. Cela ne m’amuse pas, croyez-moi, mais je vois comment avec de l’attention, une bonne oreille et de bons mots la déconstruction de la haine opère. Il n’y a rien de pire pour l’avenir que la rupture de tout dialogue. »

Une source d’inspiration. Même si le chemin sera long, la haine et l’antisémitisme ne sont peut-être pas une fatalité.

 

1 Mensuel de la Confédération paysanne n°364 de septembre 2020
2 toutes la partie sur Freeze Corleone sont largement tirées du site InfoEquitable
3 Face aux punchlines antisémites du rappeurs Freeze Corleone, ne créons pas un Dieudonné 2.0

 

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