Antisémitisme du XXIe siècle : l’impérieuse nécessité de mettre des mots sur les maux !

Antisémitisme du XXIe siècle : l’impérieuse nécessité de mettre des mots sur les maux !

Contexte

L’antisémitisme est une négation de la République, une menace grave à la cohésion nationale.  Et cependant depuis plusieurs années, la France, l’ensemble de l’Europe, mais aussi la quasi-totalité des démocraties occidentales, sont confrontées à une résurgence de l’antisémitisme sans doute inédite depuis la seconde guerre mondiale. La gravité s’impose encore et plus particulièrement alors que tout récemment des personnes sont mortes, assassinées, à nouveau, pour le seul fait d’être juives.

L’épidémie et la haine ne s’arrête pas à ces crimes monstrueux et visibles, l’antisémitisme continue de ramper et de faire son œuvre.

Il se répand de façon plus insidieuse et pernicieuse, à travers les insultes, les menaces et les agressions du quotidien.  Si le vieil antisémitisme français a subsisté, de nouvelles formes se sont développées. L’antisémitisme du XXIe siècle a changé, il s’est développé sous le terme d’antisionisme. Sous cette dénomination, ce sont bien les juifs, et les juifs partout dans le monde qui sont visés !

Face au retour de ce fléau, il fallait mettre des mots sur ce qu’est le nouvel antisémitisme.

Définition de l’IHRA

L’IHRA (l’Alliance internationale pour la mémoire de l’holocauste) organisation intergouvernementale fondée en 1998 par le Premier ministre suédois Göran Persson, regroupe gouvernements et experts dans le but de renforcer et promouvoir l’enseignement de la Shoah, la recherche et la mémoire.

Elle compte 31 membres, majoritairement des États membres de l’UE dont la France mais aussi les États-Unis, Israël et le Canada.

L’IHRA, a procédé à une étude dans laquelle les mots décrivent l’antisémitisme du XXIème siècle.

Le 26 mai 2016, en conclusion de ses travaux, elle a livré une définition, non contraignante, mais « opérationnelle » de l’antisémitisme favorablement accueillie par l’ensemble de ses membres et adoptée le 1er juin 2017 par une résolution du Parlement Européen :

«L’antisémitisme est une certaine perception des Juifs qui peut se manifester par une haine à leur égard. Les manifestations rhétoriques et physiques de l’antisémitisme visent des individus juifs ou non et/ou leurs biens, des institutions communautaires et des lieux de culte.»

Cette courte définition est complétée par une série d’exemples et constitue un guide destiné à identifier les incidents antisémites.

• l’appel au meurtre ou à l’agression de Juifs, la participation à ces agissements ou leur justification au nom d’une idéologie radicale ou d’une vision extrémiste de la religion;
• la production d’affirmations fallacieuses, déshumanisantes, diabolisantes ou stéréotypées sur les Juifs ou le pouvoir des Juifs en tant que collectif comme notamment, mais pas uniquement, le mythe d’un complot juif ou d’un contrôle des médias, de l’économie, des pouvoirs publics ou d’autres institutions par les Juifs;
• le reproche fait au peuple juif dans son ensemble d’être responsable d’actes, réels ou imaginaires, commis par un seul individu ou groupe juif, ou même d’actes commis par des personnes non juives;
• la négation des faits, de l’ampleur, des procédés (comme les chambres à gaz) ou du caractère intentionnel du génocide du peuple juif perpétré par l’Allemagne nationale-socialiste et ses soutiens et complices pendant la Seconde Guerre mondiale (l’Holocauste);
• le reproche fait au peuple juif ou à l’État d’Israël d’avoir inventé ou d’exagérer l’Holocauste;
• le reproche fait aux citoyens juifs de servir davantage Israël ou les priorités supposées des Juifs à l’échelle mondiale que les intérêts de leur propre pays;
• le refus du droit à l’autodétermination des Juifs, en affirmant par exemple que l’existence de l’État d’Israël est le fruit d’une entreprise raciste;
• le traitement inégalitaire de l’État d’Israël, à qui l’on demande d’adopter des comportements qui ne sont ni attendus ni exigés de tout autre État démocratique;
• l’utilisation de symboles et d’images associés à l’antisémitisme traditionnel (comme l’affirmation selon laquelle les Juifs auraient tué Jésus ou pratiqueraient des sacrifices humains) pour caractériser les Juifs et les Israéliens;
• l’établissement de comparaisons entre la politique israélienne contemporaine et celle des Nazis;
• l’idée selon laquelle les Juifs seraient collectivement responsables des actions de l’État d’Israël.

Ainsi, critiquer l’existence même d’Israël en ce qu’elle constitue une collectivité composée de citoyens juifs revient à exprimer une haine à l’égard de la communauté juive dans son ensemble, tout comme rendre collectivement responsables les juifs de la politique menée par les autorités politiques israéliennes est une manifestation d’antisémitisme.
Cette définition permet ainsi de qualifier d’antisémites les attaques antisionistes motivées par une haine des juifs.

Pointer de telles dérives n’empêche aucunement la libre critique de la politique et des prises de positions des gouvernements israéliens.

Le Président de la République Française exprimant sa volonté de lutter contre ces nouvelles expressions, perverses, perfides et souvent masquées du nouvel antisémitisme du XXIème siècle déclarait (75ème anniversaire Rafle du Vel d’Hiv) : « Il s’agit de préciser et de raffermir les pratiques de nos forces de l’ordre, de nos magistrats, de nos enseignants, de leur permettre de mieux lutter contre ceux qui cachent derrière le rejet d’Israël la négation même de l’existence d’Israël . »

Le discours du Président de la République lors du dîner du CRIF de février 2019, a de fait constitué un « endossement » par la France de la définition livrée par l’IHRA :
« L’antisionisme  est une des formes contemporaines de l’antisémitisme »

Résolution de l’Assemblée nationale

le député LREM Sylvain MaillardC’est dans ce contexte que l’Assemblée nationale a adopté le 3 décembre 2019 une résolution qui bien que non contraignante revêt « une valeur éminemment symbolique ». Son auteur, le député de La République en marche, Sylvain Maillard proposait au Parlement Français l’adoption de la définition de l’antisémitisme telle que formulée par l’IHRA à l’instar de 20 autres États membres qui l’ont formellement adoptée ou endossée au niveau national.

« On recommence à tuer en France parce qu’ils sont juifs » a rappelé Monsieur Maillard au moment de l’ouverture des débats et alors que la nouvelle de la profanation d’une centaine de sépultures juives dans le cimetière de Westhofen (Bas-Rhin), se propageait dans l’hémicycle.

 

Le débat sur le texte a vivement divisé les députés, la controverse (le malaise diront certains) venant des exemples qui nourrissent la définition de l’IRHA. Certains élus refusant Proposition de résolution à l'Assemblée nationale pour lutter contre l'antisémitisme, décembre 2019que puisse être qualifiée d’antisémite la critique d’Israël alléguant d’un traitement inégalitaire de l’état d’Israël à qui on demande d’adopter des comportements qui ne sont attendus ni exigés de tout autre état démocratique. Pour d’autres, la définition de l’IHRA constituerait « une menace pour la liberté d’expression »… !

Pour les partisans de la résolution il était acquis que « c’est l’antisémitisme qui avance sous le masque de l’antisionisme » et d’invoquer à l’appui de leur vote favorable « c’est l’honneur de notre Assemblée Nationale que de dire la vérité, que de regarder les choses en face ».

Le Ministre de l’Intérieur déclarait : « ce texte affirme haut et fort la position de la France, il est une condamnation sans ambiguïté de tous les mots, les actes, les gestes antisémites » et précisait  que les termes « sioniste » et « antisioniste » ne figuraient pas dans le cœur du texte.

La résolution a finalement été adoptée dans un hémicycle aux trois-quarts vide, à 154 voix pour et 72 contre, tandis que 43 se sont abstenus ;

L’Assemblée nationale,
Vu l’article 34-1 de la Constitution,
Vu l’article 136 du Règlement de l’Assemblée nationale,
Vu la résolution du Parlement européen du 1er juin 2017 sur la lutte contre l’antisémitisme,
Vu la déclaration du Conseil de l’Union européenne du 6 décembre 2018 sur la lutte contre l’antisémitisme et la mise en place d’une approche commune en matière de sécurité afin de mieux protéger les communautés et institutions juives en Europe,
Estime que la définition opérationnelle utilisée par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste permet de désigner le plus précisément possible ce qu’est l’antisémitisme contemporain ;
Considérant qu’elle constituerait un instrument efficace de lutte contre l’antisémitisme dans sa forme moderne et renouvelée, en ce qu’elle englobe les manifestations de haine à l’égard de l’État d’Israël justifiées par la seule perception de ce dernier comme collectivité juive ;
Approuve la définition opérationnelle de l’antisémitisme utilisée par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste, en tant qu’instrument d’orientation utile en matière d’éducation et de formation et afin de soutenir les autorités judiciaires et répressives dans les efforts qu’elles déploient pour détecter et poursuivre les attaques antisémites de manière plus efficiente et plus efficace ;
Invite le Gouvernement, dans un travail de pédagogie, à la diffuser auprès des services éducatifs, répressifs et judiciaires.
Le dernier alinéa de la résolution aurait dû commander dans un souci d’efficacité complémentaire et renforcé que soient expressément visés les exemples énumérés dans les travaux de l’IHRA ;

« la vérité est un flambeau qui luit dans un brouillard sans le dissiper »

Pour autant et à l’instar des déclarations de Francis Kalifat, Président du Crif, observons que « ce vote est avant tout une avancée pour la France, qui rejoint ainsi le concert des 20 pays qui ont adopté la définition de l’IHRA. Il est une étape nécessaire pour renforcer la lutte contre ce fléau qui représente plus de 50% des actes racistes dans notre pays. »

Il a fallu, malgré l’horreur et pour ceux qui en ont eu le privilège, survivre par temps de brouillard jusqu’à l’avènement d’une République rassurante.

Il reste que, pour l’heure et malgré ses évolutions contraintes par une dangereuse actualité antisémite, « la vérité est un flambeau qui luit dans un brouillard sans le dissiper »

Fabienne Bendayan-Chetrit

 

Fabienne BENDAYAN CHETRIT
Avocat au Barreau de Marseille

 

 

 

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Antisémitisme du 21e siècle : l’impérieuse nécesité de mettre des mots sur les maux- IHRA, vote assemblée nationale

 

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